Prédire la récupération de la négligence visuelle après un AVC

Mis en ligne le 27 février 2019
Ouvrir / fermer le sommaire

 

Une étude conduite par l’équipe de Paolo Bartolomeo identifie des marqueurs cérébraux de la récupération de la négligence visuelle après un accident vasculaire cérébral et apporte des arguments importants sur le rôle de l’hémisphère sain, non touché par une lésion, dans ce processus. Les résultats sont publiés dans la revue Cortex.

 

La négligence visuelle, un symptôme fréquent et handicapant

La négligence visuelle est un trouble survenant le plus souvent après une lésion de l’hémisphère droit du cerveau, suite à un AVC (Accident Vasculaire Cérébral) par exemple. Les personnes atteintes agissent comme si elles ignoraient la moitié gauche du monde. Ce symptôme, au-delà du handicap qu’il entraine dans la vie quotidienne des patients, gêne également la rééducation et la récupération post-AVC.

Si dans certains cas, les individus récupèrent spontanément de leur négligence, d’autres développent une négligence chronique, persistant plusieurs années après l’accident. Une précédente étude de l’équipe de Paolo Bartolomeo à l’ICM avait identifié une différence anatomique, dans la partie postérieure du corps calleux, la structure faisant communiquer les deux hémisphères, entre des patients qui avaient développé une négligence chronique (chez lesquels cette structure était endommagée) et ceux qui avaient récupéré. Cette partie du corps calleux est plutôt impliquée dans les échanges entre les lobes pariétaux du cerveau, qui contiennent des connexions importantes pour l’attention.

Cette découverte est venue renforcer l’hypothèse selon laquelle la récupération de la négligence se fait aussi grâce aux réseaux de l’hémisphère non endommagé, mais seulement quand ceux-ci peuvent communiquer avec l’hémisphère lésé. En cas de coupure, une atteinte du corps calleux typiquement, ces réseaux restent isolés et n’arrivent pas à compenser la négligence.

 

« Nous avions là des informations importantes pour prédire quels patients allaient récupérer ou développer une négligence chronique, mais comment  aider ces derniers à recouvrer leurs capacités ? Il existe plusieurs techniques de rééducation, mais qui ne fonctionnent pas chez tous les patients. Dans l’étude que nous venons de publier, notre objectif était d’identifier des marqueurs prédictifs de la récupération dans le contexte d’un type de rééducation, l’adaptation prismatique. » explique Paolo Bartolomeo.

 

Une technique de rééducation : l’adaptation prismatique

L’adaptation prismatique est une technique de rééducation de la négligence visuelle très simple à mettre en place. Elle consiste à donner au patient des lunettes « prismatiques » qui déplacent tout le champ visuel de 10° vers la droite.

 

« Point par point, tout ce que vous voyez est déplacé vers la droite » précise Marine Lunven, première auteure de l’étude. « Tout semble normal, pourtant, si vous essayez d’attraper un objet, votre main va saisir du vide ».

 

Dans ce cas, le système visuo-moteur du cerveau n’a pas encore associé le changement de vision et les mouvements du corps. Ainsi le sujet « voit » avec un décalage de 10° à droite mais son bras « perçoit » toujours dans sa configuration initiale. Au bout de quelques essais, le système se recalibre et le patient parvient à atteindre sa cible. Mais dès qu’il retire les lunettes, le système est alors calibré avec le décalage, le patient ne parvient donc à nouveau plus à toucher sa cible.

 

« Le système « hyper corrige » pour atteindre son objectif et va décaler son attention vers la gauche. Cet état est bien sûr temporaire et se remet en place après quelques tentativesCette technique, utilisée chez des patients négligents, peut faire disparaitre les symptômes. Malheureusement, cette situation n’est pas toujours durable et tous les patients ne répondent pas à ce traitement. » poursuit Marine Lunven

 

Des prédicteurs anatomiques de l’efficacité de la rééducation

Dans leur nouvelle étude, l’équipe de Paolo Bartolomeo a cherché à identifier des prédicteurs anatomiques de la réponse des patients avec une négligence chronique à ce traitement. Ils ont pu identifier deux groupes de patients, les bons répondeurs au traitement, c’est-à-dire qui récupéraient au moins 20% de leur capacité et les moins bons répondeurs.

Chez ces deux groupes, deux facteurs étaient évalués : l’épaisseur du cortex cérébral dans l’hémisphère sain, qui renseigne sur les connexions cérébrales de différentes régions du cerveau, et l’état de la substance blanche du cerveau, également riche en connexions.

Les chercheurs montrent que les régions qui diffèrent entre les bons et les moins bons répondeurs sont principalement des réseaux de l’attention dans l’hémisphère gauche du cerveau. Il s’agit d’un argument important pour le rôle des réseaux de l’attention dans l’hémisphère sain pour la récupération de la négligence induite par cette technique de rééducation.

Deux régions dans la partie antérieure du corps calleux, différentes entre les patients qui répondent bien au traitement et ceux qui répondent moins bien, ont également été identifiées. Ces régions connectent des zones fronto-pariétales plus antérieures du cerveau, par rapport à celles connectées par la partie postérieure du corps calleux.

 

 

 

 

Légende : En rouge, les régions postérieures du corps calleux associées à la récupération spontanée ou non des patients avec une négligence visuelle (Lunven et al, Brain 2015). En bleu, les régions antérieures du corps calleux, nouvellement identifiées, associées à une bonne réponse à la rééducation par adaptation prismatique.

L’adaptation prismatique est une technique visuo-motrice dans laquelle le système moteur joue un rôle important. Ce résultat suggère qu’une bonne communication entre les systèmes moteurs des deux hémisphères, plutôt situé au niveau frontal, favorise l’efficacité de l’adaptation prismatique pour la récupération de la négligence.

En temps normal, la récupération de la négligence implique la communication des circuits postérieurs du cerveau. Lorsque celle-ci est perturbée, une négligence chronique peut se développer. Ici, l’adaptation prismatique semble activer des circuits plus antérieurs, qui ne sont habituellement pas mis en jeu pour la négligence, afin de faire communiquer les deux hémisphères.

 

« Ces résultats sont une première étape importante dans l’identification de facteurs anatomiques pour prédire l’évolution des patients. Il souligne également le rôle de l’hémisphère non lésé dans la récupération post-AVC. A terme, l’objectif est de pouvoir adapter la rééducation au profil de chaque patient.» conclut Paolo Bartolomeo

 

Source

Anatomical predictors of successful prism adaptation in chronic visual neglect. Lunven M, Rode G, Bourlon C, Duret C, Migliaccio R, Chevrillon E, Thiebaut de Schotten M, Bartolomeo P. Cortex. 2018 Dec 15.