Événement Mis en ligne le 19 septembre 2014
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Le prix Lasker est en quelque sorte le prix Nobel pour les sciences biologiques. Vendredi 19 septembre 2014, ce prix est remis à Alim Benabid, neurochirurgien et neurobiologiste grenoblois, à New York. C’est un grand honneur pour lui, pour les neurosciences, pour la France. C’est une longue et belle histoire qui a commencé dans les années 1990.

 

Peu avant cette date, Mahlon Delong, l’autre récipiendaire du Prix Lasker, fait avec son équipe une observation expérimentale remarquable : la destruction d’une toute petite structure cérébrale, située à la base du cerveau, le noyau sub-thalamique, entraîne la disparition des symptômes parkinsoniens provoqués artificiellement chez l’animal. C’est notamment pour cette raison que Mahlon Delong a été récompensé. Peu après, une équipe de Bordeaux, avec le Docteur Abdelhamid Benazzouz, dans le laboratoire dirigé par Bernard Bioulac, a l’idée de reproduire le même modèle expérimental chez l’animal, non pas avec une destruction tissulaire, mais à l’aide d’une électrode placée dans ce noyau sub – thalamique, délivrant un courant à haute fréquence. En fait, dès les années 1960, une neurophysiologiste connue (Albe Fessard) et un neurochirurgien (Gérard Guiot) avaient déjà observé que l’application d’un courant électrique dans le cerveau de malades opérés pour un tremblement faisait disparaître celui-ci ; mais cette observation transitoire n’avait pas été utilisée à l’époque comme une thérapeutique. L’équipe d’Alim Benabid qui traitait les malades parkinsoniens ou atteints d’un tremblement essentiel par destruction du noyau thalamique, fait deux observations remarquables.
Alors qu’on savait que la stimulation électrique de certains circuits de neurones dans le cerveau entraînait l’arrêt du fonctionnement dudit circuit, Alim Benabid a l’idée géniale, d’abord d’appliquer la découverte bordelaise à l’homme atteint d’une maladie de Parkinson -ce qui était scientifiquement parlant logique-, puis de remplacer la stimulation transitoire du tissu nerveux par une stimulation continue… À l’aide d’un « pacemaker », c’est-à-dire une simple pile placée sous la clavicule, reliée à l’électrode implantée dans le cerveau par un fil.
Tirant profit des travaux expérimentaux de Mahlon Delong et de l’équipe bordelaise, Alim Benabid et son équipe décident d’appliquer cette stimulation continue à haute fréquence du noyau sub – thalamique aux malades parkinsoniens. Avec le succès que l’on connaît…
Telle est l’histoire de la découverte du traitement de malades parkinsoniens par stimulation à haute fréquence de structures cérébrales profondes.

 

Dans ces années-là, notre équipe (composée de neurologues, neurochirurgiens, neurobiologistes, neuroradiologues, neurophysiologistes) s’apprêtait à opérer des patients atteints de maladie de Parkinson par thérapie génique (technique désormais pratiquement abandonnée dans cette indication sauf pour des raisons de recherche). Le Docteur Pierre Pollak, remarquable neurologue qui travaillait aux côtés de Alim Benabid, mais qui avait aussi été mon premier post – doctorant (en 1979 !) m’a montré la vidéo d’un malade parkinsonien qui venait d’être opéré à Grenoble par stimulation du noyau sub – thalamique : le patient qui était très handicapé était devenu à nouveau normal !
Changement complet de stratégie de notre groupe de recherche qui profite, immédiatement, de l’infrastructure médico – chirurgicale que nous avions mise en place, pour se lancer dans le traitement de certains malades parkinsoniens par stimulation à haute fréquence continue du noyau sub – thalamique. Par la suite, bien souvent en collaboration avec Alim Benabid et Pierre Pollak, mais aussi en aidant à mettre en place des centres neuro-chirurgicaux de prise en charge des malades dans notre pays, la méthode a été utilisée avec succès, non seulement dans le traitement de certaines formes de la maladie de Parkinson, mais aussi dans d’autres affections neuro – psychiatriques telles que la dystonie, la maladie de Gilles de la Tourette, les troubles obsessionnels – compulsifs ( TOCs).
Plus de 1000 malades ont déjà été opérés à la Salpêtrière grâce à une équipe particulièrement compétente dont les principaux travaillent à l’ICM (neurochirurgiens : Carine Karachi , Philippe Cornu ; neurologues : Marie-Laure Welter, David Grabli, Anne-Marie Bonnet, Marie Vidailhet ; neurophysiologiste : Marie-Laure Welter ; neuroradiologues : Didier Dormont, Eric Bardinet ; neuroanatomistes : Jérôme Yelnik, Chantal François ; psychiatre (Luc Mallet) ; psychologue (Véronique Czernecki) et bien d’autres médecins, chercheurs, post-doctorants, étudiants… et qui continuent à travailler ensemble à l’ICM.

 

Mais, ce qui est moins connu, est que la méthode utilisée de stimulation des structures cérébrales profondes constitue un outil exceptionnel pour mieux comprendre le fonctionnement du cerveau chez l’homme. C’est ainsi que, dans des conditions éthiques, réglementaires et de sécurité absolue, de nombreuses découvertes ont été réalisées par notre groupe de recherche au cours des 20 dernières années pour comprendre les fondements physiologiques de divers mouvements anormaux (tremblement, dystonie, tic, rigidité excessive, etc.) et d’émotions anormales involontaires telles que les troubles de l’humeur (dépression et son contraire la manie), les obsessions et les compulsions qui sont la caractéristique des TOCs. D’où la production d’une quantité impressionnante d’articles scientifiques de haut niveau qui font que nos équipes de l’ICM sont parmi les meilleures au monde dans le domaine de la physiologie du mouvement et des émotions. Et, a fortiori, dans la compréhension des mouvements anormaux involontaires (neurologie) et des les émotions anormales involontaires (psychiatrie).

 

Nous devons donc beaucoup à Alim Benabid. Cet homme sympathique, intelligent, plein d’humour est un grand médecin (neurochirurgien), un excellent enseignant (professeur de physique) et un scientifique « découvreur ».

 

Cher Alim, je te félicite et te fais part de toute mon amitié.

 

Pr. Yves Agid
Professeur Honoraire de Neurologie et de Neurosciences,
Membre Fondateur de l’ICM